Préface au catalogue de l'exposition Grünberg (avril-septembre 2007) au Musée Historique Lorrain de Nancy.

Depuis plus d'un demi-siècle, inventif, passionné, curieux de tout et de tous ses frères humains, Roland Grünberg apporte sa contribution à la vie culturelle nancéienne, l'enrichissant dans tous les domaines. Sa curiosité généreuse et dévorante l'a amené à joindre à ses activités d'artiste-poète polyvalent celles d'enseignant, de psychothérapeute, d'animateur de séminaires, mais aussi de bourlinguer à travers tous les continents, s'y nourrissant de toutes les rencontres et se forgeant une âme de citoyen du monde.

Mais si la Pologne l'a retenu durant de longues périodes, c'est à Nancy qu'il a fixé son solide port d'attache; c'est pourquoi l'exposition de son oeuvre gravé que lui consacre le Musée Lorrain revêt aujourd'hui une importance particulière : voir exposer ses propres oeuvres en ces lieux qui abritent une grande partie des dessins, des cuivres et des tirages des plus célèbres maîtres lorrains de l'estampe constitue, en effet, pour un graveur, une gratifiante consécration.

Nous n'oublions pas pour autant les multiples voies qu'a empruntées la créativité de Roland Grünberg : notre propos, bien entendu, ne peut être ici d'en décrire les multiples aspects mais on peut parier que beaucoup d'entre nous évoqueront sans efforts l'homme de théâtre, de radio et d'audio-visuel, le créateur de chars pour parades de rues, de marionnettes, de masques, de décors, de costumes, d'affiches, de jeux typographiques, de poèmes-objets

Il m'arrive aussi, et assez souvent, de feuilleter avec quelque nostalgie l'ouvrage «Nancy sur Scènes – Au carrefour des théâtres du Monde» dont Grünberg a assuré la conception, la mise en page, toutes les recherches iconographiques et le choix des illustrations, livre extrêmement précieux qui retrace tous les épisodes de cette aventure qui fit de Nancy, durant deux décennies, un des très hauts-lieux du théâtre de création où se révélèrent Bob Wilson, Pina Bausch, Tadeusz Kantor et le Teatr Cricot 2 de Cracovie, Peter Schumann et le Bread ans Puppet, le Groupe de Arte Pau Brasil, pour ne citer qu'eux. Roland Grünberg, indispensable et omniprésent, y développe ses talents, en particulier aux côtés de son ami Jerzy Grotowski, le créateur et l'animateur du célèbre Théâtre-Laboratoire d'Opole. Directeur de la «Revue du Théâtre Universitaire», Grünberg met en scène et crée lui-même, en 1965, les costumes et les très ingénieux décors à multiples transformations, très admirés de la critique et du public, de «L'Homme aux lunettes bleues», montage poétique de Roland Clément à partir de «La Prose du Transsibérien» de Blaise Cendrars, récidivant, en 1966, pour le CUIFERD, avec «La dernière Girafe».

Chacun connaît également l'importance de son implication dans ces autres belles aventures nancéiennes que sont Nancy Jazz Pulsations et la Biennale de l'Image :

Pour relater ces événements, il conçoit et illustre des albums qui constituent eux aussi de précieux et indispensables recueils de souvenirs pour ses compatriotes nancéiens.

Il est vrai que Roland Grünberg s'est livré très tôt, et avec bonheur, à ce délicat exercice d'organiser les fructueuses rencontres du texte et de l'image : en 1960, il illustre de 24 eaux-fortes «Les Descriptions secrètes» du poète René-Georges Leuck et Jean Cocteau, dans sa Préface, salue cette réussite du poète et de l'artiste d'une formule particulièrement heureuse, les qualifiant de Réalistes de l'Irréel.

L'année suivante, Cocteau écrit à Grünberg son «admiration pour son équilibre entre le clair et l'obscur, entre le réel et l'imaginaire». «Notre rôle – ajoute-t-il – consiste à consommer les noces du conscient et de l'inconscience, d'où naissent les monstres délicieux de la poésie ».

De ces «monstres délicieux», Grünberg en crée encore en 1980, pour illustrer l'ouvrage de Claudine Elghozi, «La Lorraine des Sortilèges», créatures fantastiques, chimères, femmes-fleurs félines aux lèvres ornées d'escarboucles.

Mais mon propos ne peut être ici de dresser l'inventaire descriptif de ces milliers d'images qui vont naître ainsi pendant plus d'un demi-siècle. Le graphisme, léger et sûr, y allie le tourbillon des constellations, des voies lactées, aux triomphantes inflorescences, à l'entrelacs des chevelures, des barbes fleuries, des toisons et des crinières, aux complexes inflexions des racines, des rameaux, des ramures et des ramifications, Grünberg fait vivre d'étonnants bestiaires et opère les plus délicats envols, transforme la brutale écorce en plumes légères, le minéral en arbre et l'arbre en être humain, métamorphose ce qui semble irrémédiablement inerte en ce qu'il y a de plus vivant.

Mais entendons-nous bien, ce Réaliste de l'Irréel qu'est effectivement Grünberg a pleinement conscience que les suggestions de l'imaginaire et des rêves doivent être contraintes à passer par la porte étroite : si composites que sont les créatures nées dans les premières esquisses, l'observation scrupuleuse, l'étude analytique précise de chacun de leurs composants doivent les rendre néanmoins crédibles. Quant aux mouvements gratuits de l'arabesque que pourraient générer le vagabondage de l'imagination et les dérapages de la rêverie, ils sont rapidement jugulés par les rigoureux impératifs techniques, la pointe du graveur qui incise le cuivre devant être lucidement contrôlée comme doit l'être la morsure de l'eau-forte.

Lors de son parcours le visiteur de cette exposition s'arrêtera sans doute longuement sur les oeuvres les plus graves et le message qu'elles portent. De son enfance cachée, inquiète et sans cesse menacée, de son adolescence cruellement frappée par la maladie, Grünberg a tiré une leçon de courage : «Végéter noyé d'ombre ou plutôt s'arracher» ; « Lève-toi, racine, et vole !... »

Aussi va-t-il avec opiniâtreté lutter contre toutes les agressions, les injustices et la sécheresse de coeur, dire sa confiance dans le triomphe de la vie, la fraternité et la concorde universelle, le droit à la diversité et la tolérance, rendre hommage à tous les sages, à tous les Justes, à Maïmonide, lumière du judaïsme, guide des égarés comme au philosophe arabe Averroës, son exact contemporain, et, au-delà des différences de races et de religions, aux cinq Prix Nobel de la Paix que furent Albert John Lutuli, Mgr Desmond Tutu, Nelson Mandela, Martin Luther King et le Dalaï Lama.

Dans sa réflexion sur la créature humaine sans cesse humiliée, déchirée, disloquée mais toujours reconstruite, sur «l'Homme de cendres et de lumière», il convoque, en même temps que la Bible, le Talmud ou les berceuses yiddish du ghetto, confiant dans le pouvoir libérateur des mots comme en celui des images, les philosophes, les écrivains, les poètes, Dostoïevski, Mickiewicz, Kafka, Apollinaire, Saint-John Perse, Paul Celan, Max Jacob mort à Drancy, Robert Desnos mort à Terezin, tous ceux qui l'ont ému et ont accompagné son Espérance.

« Aucune muraille – dit une de ses premières images– n'empêche de monter vers la lumière »

Henri Claude, février 2007